Christophe Seguinot (La Méridionale) : "Ne pas tout miser sur le GNL"

Ces deux dernières années, La Méridionale est devenue pionnière dans les domaines du courant de quai et des filtres à particules. Alors que l'impact écologique du transport maritime devient un sujet de préoccupation majeur pour la population et les élus, Christophe Seguinot, directeur technique de l'armateur marseillais, détaille son plan d'action et livre son point de vue sur les solutions.

Depuis avril, vous testez un filtre à particules sur votre navire le "Piana". Où en est l'expérimentation ?
Ce système est installé pour la première fois au monde sur un navire. Le test se terminera mi-octobre mais il est déjà réussi et même au-delà de nos espérances. Les mesures et analyses de gaz d'échappement réalisés par Certam montrent que notre filtre élimine 99 % des oxydes de soufre (SOx), de quoi satisfaire largement à toutes les réglementations de l'OMI et de l'UE, même dans les zones Seca (de faibles émissions de soufre, NDLR). Aucun règlement maritime n'impose de limite sur les particules. Pourtant, ce dispositif en supprime 99 %, non seulement les PM 10 et PM 2,5 mais aussi les PM 1, dont la taille est inférieure au micron.
Le filtre à particules est déjà agréé marine. Notre projet vient de passer en commission centrale de sécurité, préalable à sa validation par le pavillon français comme conforme à Marpol 2020 et à sa teneur maximale en soufre de 0,5 %.

Comment fonctionne-t-il ?
Le filtre à particules testé a été installé entre les deux cheminées du "Piana". Il fonctionne par l'adjonction de bicarbonate de sodium en poudre dans les gaz d'échappement, à la sortie des moteurs. Le bicarbonate capte les SOx et les particules. La poudre ainsi chargée est collectée par des "chaussettes" en tissu avant d'être évacuée. Le résidu solide part dans la filière des déchets industriels, c'est le métier de notre partenaire Solvay, qui nous fournit aussi le bicarbonate.

"Notre filtre élimine 99 % des oxydes de soufre et des particules"
Installation du premier filtre à particules au monde sur un navire, le
Le système a-t-il une rentabilité économique en plus du gain écologique ?
Le retour sur investissement est faible. Néanmoins, ce dispositif nous permettra de continuer à utiliser du combustible à 3,5 % de soufre, donc moins cher. Actuellement, nous brûlons du fuel à 1,5 % en mer, comme le veut la réglementation européenne pour les navires passagers. Puis nous passons au gazole à 0,1 % à quai en Corse, puisque à Marseille, nous nous connectons au courant de quai depuis début 2017.

La qualité de l'air est désormais au cœur des débats dans le maritime…
À juste titre. Et je déplore d'ailleurs le peu d'intérêt à notre égard des élus et des défenseurs de l'environnement alors que nous sommes la seule compagnie en France qui utilise le courant à quai et qui traite la question des particules.

Vu les résultats, vous allez adopter et généraliser ce système ?
C'est l'objectif. Le filtre installé sur le "Piana" concerne un moteur principal sur quatre et un groupe électrogène sur trois : nous avons déjà la moitié du dispositif. Pour le "Kalliste", il pourra être intégré dans la cheminée.
Le "Girolata" ne peut recevoir un tel dispositif pour des raisons de stabilité du navire. Pour lui, nous avons imaginé un nouveau projet, Oceam, en partenariat avec la société Ecosoftec et aidés par une subvention de l'Ademe. Le test doit débuter fin 2019 ou début 2020. Ce ne sera pas un système de post-traitement, nous agirons sur la qualité de la combustion par injection d'une molécule dans le moteur. Ce système a déjà été testé à terre sur des chaudières. Nous en attendons une baisse des particules, des NOx et du CO2 par l'effet d'une réduction de la consommation. Cette solution pourrait s'ajouter aux filtres à particules.

Les récents revers de La Méridionale sur la DSP Marseille-Corse remettent-ils vos projets en question ?
Bien sûr, les résultats des appels d'offres en cours et à venir seront déterminants quant à la poursuite de nos investissement environnementaux. Mais nous sommes engagés dans cette voie depuis longtemps et nous comptons aller plus loin car en l'état actuel, notre filtre à particules ne traite pas les gaz à effet de serre, oxydes azote et dioxyde de carbone.

Que prévoyez-vous ?
Pour les NOx, nous allons expérimenter dès janvier un dispositif complétant notre filtre à particules. Si cela fonctionne comme prévu, nous aurons une solution équivalente au gaz naturel liquéfié en termes d'émissions d'oxydes d'azote et de dioxyde de carbone, étant donné que les gains annoncés en émissions de CO2 sont compensés par l'évaporation du méthane à toutes les étapes de sa manipulation. Nous avons déjà mieux que le GNL en ce qui concerne les SOx et les particules, le tout avec un investissement moindre et une stratégie moins radicale.

"La propulsion électrique est l'une des clés en attendant l'hydrogène"
Les navires de La Méridionale se connectent au courant de quai à Marseille © Franck André

Et pour le CO2 ?
S'agissant du CO2, la seule solution efficace est la réduction de la consommation, par une motorisation hybride électrique ou une réduction de la vitesse, qui reste pertinente pour les porte-conteneurs, moins pour les ferries.

Comment faire alors ?
Des packs batteries se rechargeant en mer grâce aux moteurs thermiques peuvent faire baisser de 20 à 30 % la consommation. Dans notre cas, le branchement à quai est un plus. La propulsion électrique est l'une des clés du succès, en attendant la solution ultime : l'hydrogène. Mais cela peut prendre une vingtaine d'années avant que des usines puissent fournir l'hydrogène nécessaire aux piles à combustible. Elles devront utiliser des énergies renouvelables, sinon cela n'aura pas de sens. La solution de Neoline (un navire hybride à voiles, NDLR) me paraît très intéressante.

Et en attendant ?
Si on veut aller vite en termes de réchauffement climatique, il est cohérent d'investir 11 ou 12 millions d'euros dans un filtre à particules plutôt que d'acheter un navire au GNL à 150 millions. Le risque est de mettre tous ses œufs dans le même panier et de voir le GNL vampiriser l'attention et les crédits au détriment des autres solutions.

Votre test d'un groupe électrogène de quai au GNL l'an dernier à Ajaccio n'a pas eu de suite…
Nous avons montré que c'était possible. Et nous allons présenter une solution pour remédier au problème réglementaire du transport de ce gaz, qui est à la fois une marchandise dangereuse et un combustible.