"Ever Given" : une vingtaine de navires bétaillers bloqués près d'une semaine

31/03/2021 Vincent Calabreèse avec AFP

Onze navires bétaillers en provenance de Roumanie, cinq d'Espagne et deux d'Amérique latine, sont restés bloqués près d'une semaine dans le canal de Suez avec l'accident du porte-conteneurs du "Ever Given".

L'inquiétude était grande en Roumanie pour les quelque 130.000 moutons dont le séjour à bord des navires a été considérablement allongé par les mésaventures du navire affrété par l'opérateur taïwanais Evergreen. "Chaque heure compte pour les moutons et le taux de mortalité ne va faire que grimper. Les onze (navires) roumains ont enregistré un gros retard et on est certain que la nourriture (du bétail) est épuisée", s'est ému Gabi Paun, directeur pour l'Europe de l'ONG Animals International.

Selon la présidente de la principale association roumaine d'éleveurs et d'exportateurs de bétail (Acebop), Mary Pana, la Roumanie a exporté 50.000 moutons par semaine depuis février par voie maritime, notamment à destination de l'Arabie Saoudite et de la Jordanie à l'approche du Ramadan. Le navire "Unimar", de la flotte d'Unimar Shipping Corporation Ltd, avait quitté l'Espagne le 15 mars à destination du port de Djeddah. Quant au "Omega Star", opéré par Karazi Ro Ltd, il avait pris la mer le 16 mars en direction de Port Saïd.

Les ONG dénoncent les conditions de transport du bétail

Ce n'est pas la première fois cette année que des cargaisons entières de bétail sont mises en péril entre l'Europe et les pays de la partie orientale de la Méditerranée. Mis en lumière par le blocage du trafic sur le canal de Suez, le transport maritime de bétail (notamment entre l'Europe et le Moyen-Orient) concerne chaque année des millions d'animaux. Leurs conditions de transport restent dénoncées comme indignes par les ONG.

La semaine dernière, les autorités espagnoles ont ordonné l'abattage de quelque 1.600 bovins, embarqués en Espagne sur le navire bétailler "Elbeik" à destination de la Turquie. Les autorités turques avaient refusé le débarquement du cheptel, craignant une épidémie de fièvre catarrhale à bord. Les bêtes ont donc été euthanasiées après avoir erré en Méditerranée pendant pas moins de trois mois. Une issue qui fait écho à celle qu'ont connue le mois précédent quelque 800 bêtes refoulées de Turquie vers l'Espagne à bord du navire "Karim Allah".

Plus de 2,8 millions de bovins, ovins et caprins ont été exportés vivants par voie maritime depuis des pays-membres de l'UE vers des pays du pourtour méditerranéen en 2018. Un chiffre qui comprend plus de 625.000 bovins et 2,2 millions de moutons et chèvres (dont 56 % en provenance de Roumanie) expédiés vers des pays comme la Turquie, la Syrie, la Jordanie, l'Égypte, ou la Libye, selon un rapport de la Commission européenne d'avril 2020.

Il y est fait état de lacunes dans la supervision par les États-membres (Roumanie, France, Espagne...) qui voient embarquer ces animaux dans leurs ports. Depuis des années, l'ONG CIWF (Compassion in World Farming) dénonce, avec d'autres organisations, des infractions à une règlementation qu'elle juge par ailleurs insuffisante. Parmi les principaux problèmes observés dans le transport maritime, "la qualité de construction, de conception et d'entretien des navires", indique Agathe Gignoux, responsable du plaidoyer pour CIWF France. Elle cite pêle-mêle "des inclinaisons de rampes très pentues, des hauteurs de pont très basses, des hauteurs de stalles trop basses", qui compliquent l'apport de nourriture, d'eau, et plus généralement, des navires vétustes, qui ont été réaménagés, "mais n'ont pas été construits pour le transport d'animaux".

Des car-carriers recyclés en navires bétaillers

Dans son rapport, la Commission européenne souligne que pour la plupart, les navires utilisés pour le transport de bétail sont d'anciens navires qui transportaient des voitures. Plus grave, selon Agathe Gignoux, "il n'y a pas de suivi vétérinaire à bord" lors de ces trajets qui peuvent durer "entre cinq et huit jours en moyenne". La Commission européenne note par ailleurs que ces liaisons maritimes durent parfois plusieurs semaines. En juin dernier, le Parlement européen s'est inquiété des "allégations de violation de l'application du droit de l'Union" dans le transport des animaux vivants et acté la création d'une commission d'enquête sur le sujet, pour une durée d'un an.