La privatisation d'ADP en suspens

La décision du Conseil constitutionnel ouvre la voie à un référendum et à un éventuel blocage de la privatisation d'ADP. En attendant, le processus est gelé et le groupe compte bien poursuivre ses chantiers indépendamment de ce dossier.

Le ministère de l’Économie a annoncé qu'aucune décision ne serait prise concernant la privatisation d'Aéroports de Paris durant "le délai de la procédure", après le feu vert donné par le Conseil constitutionnel à une proposition de référendum d'initiative partagée. "Nous attendons désormais la décision du Conseil constitutionnel sur le fond de la loi Pacte", a ajouté le ministère.
Le Conseil constitutionnel a validé jeudi 9 mai la proposition de référendum d'initiative partagée (Rip) portée par des parlementaires opposés à la privatisation d'ADP, ouvrant la voie à la poursuite d'un long processus, inédit, pouvant conduire à la consultation de la population. "Le Conseil constitutionnel juge que sont remplies les conditions constitutionnelles et organiques d'ouverture de la phase de la procédure dite du "référendum d'initiative partagée"", a expliqué le Conseil, en soulignant que la mise en œuvre de cette procédure est une "première".

4,7 millions de voix nécessaires

Cette procédure, introduite dans la Constitution en 2008 mais jusqu'à présent jamais utilisée, a été enclenchée il y a un mois à l'initiative des parlementaires socialistes, quelque 250 députés et sénateurs de droite et de gauche (de LFI à LR, avec le soutien du RN). Ces élus, qui ont salué jeudi une "décision historique", entendent s'opposer à la privatisation du groupe aéroportuaire inscrite dans la loi Pacte pour la croissance et la transformation des entreprises, adoptée définitivement par le Parlement le 11 avril.
Ce feu vert des "Sages" est cependant loin d'être suffisant pour autoriser la consultation des Français. La prochaine étape sera pour ses initiateurs de recueillir en neuf mois, par voie électronique, l'approbation qu'au moins 10 % du corps électoral, soit plus de 4,7 millions de personnes.

Poursuite des dossiers

À la suite de la décision du Conseil, ADP a réaffirmé sa volonté de rester engagé dans l'avancement de ses chantiers, quelle que soit la composition de son actionnariat. "Nous nous efforcerons de faire en sorte que cette procédure de recueil de signatures n'interfère pas avec la mobilisation de l'entreprise pour améliorer sans cesse la qualité de service et réaliser tous les projets attendus par ses clients", a réagi la société.
"Toute notre action a toujours visé à ce que l'entreprise ADP puisse avancer dans tous ses chantiers : Terminal 4 (nouveau terminal à Paris-CDG, NDLR), projets d'infrastructures du CRE 4 (le prochain Contrat de régulation économique 2021-2025 qui doit être signé avec l'État, NDLR), CDG Express (devant relier Paris à CDG, NDLR), développement international, et ce, indépendamment de l'évolution de l'actionnariat du groupe", a ajouté le groupe.
ADP fait partie des leaders mondiaux de la conception, de la construction et de l'exploitation d'aéroports. Il gère, directement ou indirectement, 24 aéroports, dont 13 via le groupe turc TAV Airports, dans 13 pays. En France, le groupe bénéficie d'un droit d'exploitation exclusif et sans limitation de durée des aéroports de Paris-Charles-de-Gaulle, Paris-Orly, Paris-Le Bourget, ainsi que de dix aérodromes en Île-de-France.

"ADP a relevé ses hypothèses de croissance du trafic dans les aéroports parisiens"

En Île-de-France, le chiffre d'affaires des activités aéronautiques est en hausse de 3,8 % à 442 millions d'euros, tandis que le revenu des commerces et services a progressé deux fois plus vite, de 7,5 % à 248 millions. Le revenu des activités immobilières a augmenté de 8,2 % à 82 millions. "La croissance des activités commerciales continue d'être soutenue et le chiffre d'affaires par passager des boutiques côté pistes est en hausse à 19,30 euros", a commenté le PDG, Augustin de Romanet.
Le chiffre d'affaires de l'activité "International et développements aéroportuaires" est en hausse marquée de 30,4 % à 334 millions d'euros, dont 264 millions pour les aéroports de TAV (+ 9 %) et 54 millions pour AIG en Jordanie, intégré depuis avril. Mais le périmètre d'ADP va changer, puisque l'aéroport d'Istanbul Atatürk a été fermé le 6 avril, son activité étant transférée sur une nouvelle plateforme qui n'est pas contrôlée par TAV Airports. Si les 115 millions d'euros générés par Atatürk ont bien été intégrés au chiffre d'affaires du groupe sur les trois premiers mois de l'année, ils seront sortis des résultats semestriels et annuels, conformément à la norme comptable IRFS 5.

Compensation pour Atatürk

Groupe ADP négocie actuellement une compensation avec les autorités turques, pour que TAV Airports soit dédommagé du manque-à-gagner causé par la fermeture de l'aéroport avant la date de fin du contrat de concession le 2 janvier 2021. "Nous avons demandé du cash, et du cash en euros", a indiqué à des analystes le directeur financier, Philippe Pascal, qui attend "une conclusion positive en juin ou juillet".
Groupe ADP a relevé ses hypothèses de croissance du trafic dans les aéroports parisiens entre 2,5 et 3 % (contre + 2 à + 2,5 % précédemment). Cet optimisme pourrait avoir un impact positif sur les comptes, "mais nous restons prudents, et pour le moment nous confirmons notre prévision d'Ebidta", a noté Philippe Pascal. L'excédent brut d'exploitation devrait donc, comme annoncé, baisser de 8 à 13 % cette année par rapport aux 1,96 milliard d'euros dégagés l'an dernier, compte tenu de la fermeture d'Atatürk.
Quant au taux de distribution de dividende, il doit rester inchangé à 60 % du bénéfice net, part du groupe 2019. Celui-ci avait atteint 610 millions d'euros en 2018, sur un chiffre d'affaires de 4,78 milliards. Ce généreux taux de redistribution est un des éléments qui fait tiquer les opposants à la privatisation d'ADP, dont l'État détient encore 50,63 % du capital. Tandis que certains pointent un "cadeau à Vinci", le groupe français de BTP et concessions (autoroutes, aéroports...) qui ne cache pas son intérêt, d'autres mettant en avant des enjeux de sécurité nationale.
L'opposition de droite et de gauche a saisi le Conseil constitutionnel de la loi Pacte autorisant la privatisation d'ADP, adoptée par l'Assemblée nationale début avril. Elle a aussi enclenché pour la première fois une tentative de référendum d'initiative partagée, qui nécessite pour se concrétiser plus de 4,5 millions de signatures de citoyens.